C’était à quelque chose comme l’évidence, ou l’imposture, qu’il fallait peut-être aussi songer.
J’ai regardé croître les pierres.
Le lecteur, Pascal Quignard, 1976
J’ai traversé les Pays de Loire et la Normandie. La concentration mentale due à l’intensité de la circulation et aux intempéries m’a empêchée de porter le regard ailleurs que devant moi.
Ce que j’aurais pu regarder, c’est quitter les veines ardoisières pour les affleurements argilo-calcaires, c’est défiler les pancartes des communes limitrophes au Mans, c’est sommeiller les fermes sarthoises autour desquelles le chien lui-même s’est assoupi, c’est s’exhaler la chaleur odorante des tas de fumier que le calendrier agricole a tacitement conduit les fermiers à déverser de-ci delà, c’est se déformer les herbes basses et hautes qu’aucun bovidé ne broute sur les escarpements d’un talus toujours sous l’emprise du vent glacé, c’est s’engorger d’eau la vallée de l’Huisne, c’est bleuir le ciel contrasté de ses nuées menaçantes, c’est éprouver la terreur de la voiture en panne, c’est regretter que la réalité ne soit jamais à hauteur de mes espérances, c’est froidir mon cœur esseulé, c’est couler mes larmes, c’est voler les phrases échappées de mon âme sans que je soupire à les arrêter.
Au lieu de quoi, j’ai songé à Lana – son regard torve et sa bouche inexpressive, aux cavalcades adolescentes angevines, au soleil par le velux quand le voisin tond la pelouse à l’aube, au verre de jus d’orange renversé sur la table ancienne toute faite de planches juxtaposées dont l’espacement grandit avec le temps, aux leçons de Tai Chi Chuan laborieuses, trop rapides et sans que le souffle n’opère, à Lana – son immobilisme tandis qu’elle susurre des mots graves, à l’oiseau migrateur dont la LPO fournit le nom "Grande Aigrette, Casmerodius albus" entraperçu le temps de sortir de la voiture à la Prée Bocage près de Cantenay- Epinard dans le Maine et Loire, au choix d’un Savenières et puis non finalement d’un Crémant Bouvet-Ladubay dans les allées du Monoprix, à Lana – dans les bras de son homme tatoué tel un guerrier maori, aux œufs mollets glissés sur une soupe faite de cette oseille verte qu’affectionnent les limaces, au tigre de Sumatra affrontant de ses yeux de verre le lynx du Canada dans la cage d’escalier située sous le Cabinet de Gustave Abot, à Ambroise Paré dont je ne sais s’il a pu être le contemporain d’Isabelle de France, à Lana – sur laquelle je me perds en conjectures (sa voix, son paraître, son être), à Marguerite Duras lorsqu’enfouie sous les édredons de la chambre en soupente je déchiffre son Ecrire, à la promenade du bout du monde en compagnie de Christophe Honoré, aux carnets saturés de ratures dans les Cévennes, à Lana – son collet monté sur la pochette de "Born to die", à l’alignement des volumes Death Note sur les planches de la mezzanine, au cénaothe gelé ainsi que le millepertuis et sans doute le camélia, à la liqueur de Guyot et à celle de Ruysch dont on ne peut que conseiller ne pas les boire, aux hoplies bleues qui séjournent désormais sur les lavandes au nord de la Loire, à Lana – sa prestation en nuisette au Château Marmont, au Tabaquillo dont j'ignore si devant moi se tient une peau éprouvée ou une abstraction de Pollock égaré, aux cent mètres d'Apocalypsendans la pénombre médiévale, à un beau jeune homme gominé derrière la caisse de l’Aire de la Fontaine dite aussi des Haras, à Lana – son bollywoodien et céleste Don’t make me sad, à l’écriture en toute circonstance à l’épreuve de la folie.
