Il ne me semble pas de meilleur endroit pour recommencer une vie.
Suivre un chemin. Le sien celui d’un autre.
Compte tenu de l’immensité de la tâche je veux être neuf, vierge, pour aller à la rencontre de ce que j’ignore encore. Je tends une main ouverte. Je n’ai pas de bagages, pas même de destination. Je me sens comme un nourrisson qui ouvrirait l’œil pour la première fois sur le monde.
Ça a tout de même été un boulot conséquent pour se vivre à la fois acteur et spectateur.
Je constate rapidement que l’organisation sociale est ici inscrite au cœur de l’urbanisme. Mon premier réflexe a été d’ordre hygiénique : lavage à grandes eaux. Pas suffisant hélas ! Moi aussi je transpire comme tout transpirait ici.
Je fus à un moment donné tenté de m’allonger là. J’ai décidé de ne plus rien faire.
C’est pas vraiment mieux à vrai dire mais pas vraiment pire. En fait je finis par penser qu’on va régler le problème à ma place.
Je ne suis pas fatigué. Mes pieds me font mal. Et puis tous ces gens me disent :
- Oh ! Quelle chance tu as. Tu vas pouvoir te reposer maintenant !
Depuis je mange de fort bon appétit et je bois plus que de raison sans le moindre soupçon de culpabilité
[ Le sentier longeait la falaise. Il était bordé de calamines en fleur et de brouillousses un peu passées dont les pétales noircis jonchaient le sol. Des insectes pointus avaient creusé le sol de mille] concavités. Des choux marins explosaient leurs étamines en une brume laiteuse et allergisante que les papillons ignoraient superbement. Les goélands piquaient sur l’eau en de longs cris plaintifs qui déchiraient l’air et avivaient l’éblouissance de la lumière.
J’aurais voulu être comme eux, détaché un tant soit peu de l’attraction terrestre qui me maintenait les pieds ancrés profondément dans la glaise. Je leur en voulais de cette facilité à planer. Il me semblait que si j’avais pu en faire autant, je me serais éloigné du même coup de tout ce que l’homme s’est créé comme obligations et de tous les soucis que j’avais.
Eux ne se posaient pas de question. Moi si. Leur vie n’était probablement pas plus simple que la mienne, mais ils n’en avaient pas conscience.
Je poursuivis mon chemin, le spleen chevillé à l’âme. Dans le lointain on entendait un chien aboyer. L’herbe caressée mollement par le vent faisait surgir des éclats de vif argent. Je laissais mon esprit vagabonder, sans tenter de le diriger ou de l’influencer, pour « écrire » de mes pensées en une écriture automatique, simplement guidé par mes sensations et par la part de moi que j’ignore. Par moments, des bouffées de menthe poivrée m’assaillaient et me guidaient vers d’autres contrées.
Dans le ciel, passaient des nuages et je me laissais aller à en dessiner la forme pour en faire surgir des images connues, certaines rassurantes, d’autres effrayantes, comme on peut le faire dans l’enfance. Tiens, une tête de nounours, un fer à repasser, un monstre tout en écailles et dents pointues…
Je fus un moment tenté de m’allonger là, de me blottir dans les touffes, de me recroqueviller comme un tout petit sur le sein de sa mère. Mais cette idée là, comme les autres, était fugace et je poursuivis mon chemin en même temps que mon rêve éveillé.
Je songeai bientôt à la question du jeune garçon dans le livre que je venais de terminer, question qui me poursuivait depuis : « Dis maman, quand on vit les choses dans les rêves, est-ce qu’on les vit vraiment ?». Et je me dis : quand on rêve les choses dans la vie, est-ce qu’on les rêve vraiment ?
Je pris le chemin de la valleuse pour descendre jusqu’au rivage. Depuis ma dernière visite, l’érosion du temps, du vent et du sel avait remodelé le paysage. Le chemin où j’avais mis mes pas l’autre fois n’était plus là. Un autre plus blanc, plus jeune, le remplaçait. La nature aussi connaît la succession des générations pensais-je.
Des nids, accrochés au bord du vide, exposaientavec fierté leurs oeufs verts mouchetés de brun, affolant les mouettes qui se mirent à raser mes cheveux, me faisant hâter le pas. Quelques pissenlits affrontaient courageusement les éléments et s’accrochaient à la falaise s’offrant ainsi une vue imprenable sur la crique et au-delà sur l’infini de l’océan.
Bientôt, mes pieds eurent toutes les peines du monde à me maintenir en équilibre sur mes jambes. Des galets lustrés par la permanence des vagues et l’éternité des flots étalaient sans pudeur leurs corps fermes et pourtant si fragiles sous les coups de boutoir d’une mer jamais tranquille. Comme ceux des hommes, ces corps étaient à la fois tous identiques et tous différents. Certains pâles, d’autres foncés. Certains maigres et d’autres ronds. Certains plaisants à l’œil et d’autres non. Mais tous coexistaient et tous finiraient en poussière.
Mon sort tout à coup me parut moins pénible. Je compris que je faisais partie d’un tout. Que quelle que soit notre apparence, notre enveloppe, tous nous subissions les mêmes épreuves, tous nous étions voués à la transformation puis à la disparition, l’anéantissement. Que mes doutes, mes choix, mes sentiments, tout ce qui fait que j’ai cette illusion d’identité ne valait rien de plus, n’avaient pas plus de portée que ce que pouvaient éprouver ces pierres.
Loin de m’attrister, cette évidence me rasséréna : je n’avais plus cette obligation à me croire heureux ou malheureux. J’étais, un point c’est tout.
Dès lors, je pris le chemin du retour et rentrais à l’auberge où je mangeai de fort bon appétit et bus plus que de raison, sans le moindre soupçon de culpabilité.
Je laisse derrière moi un autre moi-même. Je veux être neuf, vierge, pour aller à la rencontre de ce que j’ignore encore.
Celui qui deviendra je l’espère mon fidèle compagnon de route marche d’un pas lent et régulier à mes côtés. Dans mon dos, la mer s’agite. Devant moi le chemin s’élance. La montagne est douce, ses courbes féminines suggèrent une belle alanguie. L’air est frais et secoue mes pensées. Je ne veux pas imaginer la destination. Je veux juste vivre dans l’instant.
31 Mai.
Le sentier n’en finit pas d’onduler. Les maisons se dressent telles des sentinelles massives. Leur hauteur semble disproportionnée, leurs toits sont larges et peu pentus. Dessous sont suspendues de grosses tresses jaunes et sèches d’épis de maïs. Les murs blancs aux poutres rouge-sang sont sans expression.
Hier, j’ai fait ma première rencontre. L’homme -car c’est bien d’un homme dont il s’agit- était posé là, le visage fermé, l’air bourru. Sur sa tête, un béret de feutre noir vissé. Les bras appuyés lourdement sur une canne en bois de châtaigner. Il m’a hélé dans un patois dont les accents, étrangement, rappellent ceux de chez nous bien que je n’ai pu en saisir un seul mot. Seules ses lèvres ont bougé. Il n’a esquissé ni un sourire ni un geste. Mais ces yeux ! Bon sang ces yeux, si tu les avais vus : noirs comme des puits. Effrayants. J’ai fait un signe et ai passé mon chemin, pas très rassuré je l’avoue.
7 Juin
Le paysage change. Les pentes deviennent plus raides. Elles sont couvertes de bois profonds dont la plupart des essences me sont inconnues.
Aujourd’hui Courage, mon âne qui jusque là m’avait suivi sans broncher, ne s’est pas montré à la hauteur de son patronyme. L’animal s’est brusquement arrêté, sans raison apparente, refusant obstinément de faire un pas de plus. Je n’en suis pas très fier, mais j’ai même recouru à la badine. Sans succès. En désespoir de cause, je me suis assis sur la mousse. Un rayon de soleil parvenait tout juste à traverser les branches. Le baudet ne bougeait toujours pas. J’ai sorti ma chopine, celle que je garde habituellement pour le soir, et le reste de mon pain de 10 livres. J’ai pensé : jamais je n’atteindrai le refuge pour la nuit. Et puis, peut-être à cause de la douceur de l’air, peut-être à cause du vin, je me suis endormi. C’est courage qui m’a réveillé. Il me tirait par la manche. Je me suis levé, j’ai brossé mes vêtements, et aussi soudainement qu’il s’était arrêté, il s’est remis en route. Il marchait devant et d’un si bon pas -j’avais du mal à le suivre- que pour finir nous étions au refuge, d’où je t’écris, avant la nuit. Je me prends à penser que le quadrupède a plus de jugeote qu’il n’y paraît !
Le refuge tout en pierres grises, juste empilées les unes sur les autres sans aucun liant, ressemble plus à une grotte qu’à autre chose. Il y fait sombre. Aucune fenêtre dans les « murs ». Une légère odeur de moisi flotte et les reliefs d’un repas datant de plusieurs jours sont restés là. Mais au moins, je suis à l’abri et avec un bon feu (nécessaire car l’air est plutôt frais) je me sens plutôt bien.
12 juin
J’aimerais que tu sois là. Que c’est beau ! Si beau qu’on se surprend à imaginer que ce ne peut être que l’œuvre d’un « être supérieur » (tu imagines, moi, un athée, te dire cela…). Ça sent le foin, les fleurs sauvages. L’air est cristallin, le ciel bleu pâle, sans nuage, piqué au vif par des pointes rocheuses acérées. Des lacs gelés, miroirs de nos âmes, émaillent le paysage. Des troupeaux de brebis promènent leurs clarines. Le sol est dur sous mes pas et j’ai bien mal aux pieds. Mais fi de cela : je me sens comme un nourrisson qui ouvrirait l’œil pour la première fois sur le monde.
05 janvier 2007 : Oakland – Kenwood – Hyde park.
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