Samedi 12 avril 2008

publié dans : Florence Denat
Profond le jour
La nuit
t'emmène

Samedi 12 avril 2008

publié dans : Florence Denat

La nuit du 15 Août 1869, le brun, le veuf, l’inconsolé, fit un rêve.

Il marchait dans les rues de Paris, ses habits blafards sous la lumière des lampadaires. La lune brillait d’un éclat irisé et il comprit qu’elle l’appelait. « Aurélia », dit-il. « Aurélia ». Les mots se perdaient dans sa gorge et dans les sillons de sa peau stupéfiée. Il sentait que les mots étaient des larmes et que les larmes étaient des mots. « -Au-ré-li-a-», il dit son prénom lentement, épelant chaque syllabe, jusqu’au silence. Il comprit soudain qu’elle était l’apocalypse et qu’il suffisait de tendre l’oreille pour voir la terre s’ouvrir et offrir aux regards des hommes, des guirlandes interminables de femmes pâles et égarées, des milliers d’Aurélia, vêtues de tuniques blanches, surgissant, sortant de terre.

 La lune, maintenant, brûlait et Aurélia se répandait sur la terre. Il entra dans une taverne et réclama à boire. La jeune femme en blanc derrière le comptoir sembla le reconnaître et lui servit un verre d’absinthe. « Toi… », commença t-elle mais elle ne termina pas sa phrase. « Sylvie… », Pensa t-il.

 Il se sentait las et agité, hébété à l’idée de rencontrer une nouvelle réplique de A. Il s’agrippa au comptoir et vit que la jeune femme était imprégnée elle aussi. Sans ouvrir les lèvres, il prononça : « Vas t-en. Fous l’camp. Je ne supporte plus ta voix ni l’odeur de tes cheveux. Quand je dis que tu pues, je veux dire : tu restes avec moi. Je n’aime pas t’embrasser parce que je n’aime pas te perdre. Je reste dans toi et quand je me retire, c’est un trou qui se ferme. Et puis, je ne veux pas que tu t’en ailles puisque c’est moi qui pars. »

 Elle avala les dernières gouttes vertes qu’il avait laissées au fond du verre.

 Il sortit et se pendit au quatrième lampadaire de la rue qui voulut bien l’accueillir

Samedi 12 avril 2008

publié dans : Florence Denat
Ma vie-
Combien en reste t-il encore?
La nuit est brève

Shiki

Jeudi 3 avril 2008

publié dans : Florence Denat

Le 15 Septembre 1870, on retrouva, dans les catacombes d’un vieil hôtel particulier parisien, le précieux manuscrit de Balthazar Maorys disparu un siècle auparavant, jour pour jour.

Le célèbre alchimiste, par une dernière pirouette, avait emporté avec lui La Pierre de Vie si follement convoitée et, étrangement, abandonné son livre. La légende aussitôt s’empara du tas de feuillets, les lecteurs fous, aux yeux hagards, dévorèrent les pages jusqu’à, dit-on, La Pierre de Vie. Celle-ci, était décrite et commentée en détails par l’alchimiste, analysée dans son essence, la sève disséquée, les miroitements espérés, palpables ; celle-ci, enfin, comment la faire naître et comment la faire mourir : La recette est donnée, vous qui voulez vivre au-delà des vies. L’âme de Balthazar Maorys veille sur vous.

Le voilà donc retrouvé. Les pages sont jaunies, la couverture cornée et endommagée, sur laquelle on peut cependant lire en lettres rouges à la typographie médiévale : Balthazar Maorys, 1700-1870.

Qui le lira ?

La lune est une hirondelle

Les vieux lecteurs aux yeux brûlés ne peuvent témoigner. Leurs phrases rares et énigmatiques sont à l’égal de leur démarche désarticulée.

Qui le lira ?

Le soleil n’est pas entré

Comment vivre au-delà des vies ? Comment cesser une lecture qui vous dévore, vous décharne tout en vous promettant la vie éternelle ? Que peuvent-ils dire les lecteurs du manuscrit ? Où est le récit de La Pierre de Vie ? De quelles pages s’agit-il ?

 Le manuscrit est là. On sait le commencement mais la fin se dérobe.

 Il y avait donc un homme qui cherchait. Vivant dans les caves, les sous-sols des maisons et bientôt, des autres vies. Sur son chemin, il se heurte à des pierres. Il continue. Les femmes se sont absentées de sa vie, elles n’aiment pas les cailloux ni le noir. Des putes, oui, certains soirs, pour tromper la mélancolie. Car les pierres rendent tristes et la vie de Balthazar Maorys, longue.

Il y avait donc un désert et un homme qui cherchait. Jusqu’au jour où. La Pierre de Vie est née devant ses yeux éblouis. Elle naît et le manuscrit meurt. Jusqu’au prochain lecteur.

Samedi 26 janvier 2008

publié dans : Florence Denat

Elle tient, main tendue

Des paravents troués

Une mélancolie profonde en son sein

Une rupture, une rose

 
Elle tient, adossée à la paroi, poing levé

         Un cierge dans un bocal

Des orbes d’une blancheur d’os, qu’elle aurait chiés, me dit-elle,

évacués aux toilettes

 
Elle tient

         L’horloge dans laquelle je glisse et je dérape

Je cours contre la montre

         Contre le temps qui cogne

Je cours, je glisse contre la paroi

 
Pourtant

J’aurais volontiers baisé sa coiffure

         Baisé la jambe de son pantalon kaki

         Baisé le ciel de cendres qui nous laissait, là, abandonnés

 
Contre la paroi, elle m’avait dit :

« Ne me croyez pas, tout cela n’est pas vraiment vrai »

 
J’attendais le jour cependant

Contre la paroi, j’attendais

c’est-à dire la diable

 
Elle portait contre son sein un diamant imparfait

Pris d’une mélancolie profonde, j’avais baissé mon pantalon kaki

Je voulais lui montrer

         La blancheur de mes os

         Mon bocal

Ma bite et mes tripes

 
Contre la paroi, je voulais lui montrer

         Comment glisser, glisser ensemble

         Mon cierge dans son diable

         Mes os dans sa blancheur

         Ma tristesse ma tristesse

 
Contre la paroi, nous avions susurrés :

         « Mais qui nous délivrera ? »

 
Contre la paroi, nous attendions le jour

La façon dont elle arc-boutait son corps en paravent me trouait littéralement

 
Pourtant pourtant

J’aurais volontiers baisé ses cheveux

         Son poing tendu

Sa lame contre la paroi

 
« Ne me croyez pas, tout cela n’est pas vraiment vrai », disait-elle sans déclore ses lèvres tandis que je glissais glissais contre sa paroi sans points d’achoppement son diamant imparfait au-dessus de mon pantalon kaki son bocal en dessous de mes os sa blancheur tout contre tout contre en attendant le jour en attendant en attendant

 

 

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