La nuit
t'emmène
La nuit du 15 Août 1869, le brun, le veuf, l’inconsolé, fit un rêve.
Il marchait dans les rues de Paris, ses habits blafards sous la lumière des lampadaires. La lune brillait d’un éclat irisé et il comprit qu’elle l’appelait. « Aurélia », dit-il. « Aurélia ». Les mots se perdaient dans sa gorge et dans les sillons de sa peau stupéfiée. Il sentait que les mots étaient des larmes et que les larmes étaient des mots. « -Au-ré-li-a-», il dit son prénom lentement, épelant chaque syllabe, jusqu’au silence. Il comprit soudain qu’elle était l’apocalypse et qu’il suffisait de tendre l’oreille pour voir la terre s’ouvrir et offrir aux regards des hommes, des guirlandes interminables de femmes pâles et égarées, des milliers d’Aurélia, vêtues de tuniques blanches, surgissant, sortant de terre.
La lune, maintenant, brûlait et Aurélia se répandait sur la terre. Il entra dans une taverne et réclama à boire. La jeune femme en blanc derrière le comptoir sembla le reconnaître et lui servit un verre d’absinthe. « Toi… », commença t-elle mais elle ne termina pas sa phrase. « Sylvie… », Pensa t-il.
Il se sentait las et agité, hébété à l’idée de rencontrer une nouvelle réplique de A. Il s’agrippa au comptoir et vit que la jeune femme était imprégnée elle aussi. Sans ouvrir les lèvres, il prononça : « Vas t-en. Fous l’camp. Je ne supporte plus ta voix ni l’odeur de tes cheveux. Quand je dis que tu pues, je veux dire : tu restes avec moi. Je n’aime pas t’embrasser parce que je n’aime pas te perdre. Je reste dans toi et quand je me retire, c’est un trou qui se ferme. Et puis, je ne veux pas que tu t’en ailles puisque c’est moi qui pars. »
Elle avala les dernières gouttes vertes qu’il avait laissées au fond du verre.
Il sortit et se pendit au quatrième lampadaire de la rue qui voulut bien l’accueillir
Le 15 Septembre 1870, on retrouva, dans les catacombes d’un vieil hôtel particulier parisien, le précieux manuscrit de Balthazar Maorys disparu un siècle auparavant, jour pour jour.
Le célèbre alchimiste, par une dernière pirouette, avait emporté avec lui La Pierre de Vie si follement convoitée et, étrangement, abandonné son livre. La légende aussitôt s’empara du tas de feuillets, les lecteurs fous, aux yeux hagards, dévorèrent les pages jusqu’à, dit-on, La Pierre de Vie. Celle-ci, était décrite et commentée en détails par l’alchimiste, analysée dans son essence, la sève disséquée, les miroitements espérés, palpables ; celle-ci, enfin, comment la faire naître et comment la faire mourir : La recette est donnée, vous qui voulez vivre au-delà des vies. L’âme de Balthazar Maorys veille sur vous.
Le voilà donc retrouvé. Les pages sont jaunies, la couverture cornée et endommagée, sur laquelle on peut cependant lire en lettres rouges à la typographie médiévale : Balthazar Maorys, 1700-1870.
Qui le lira ?
La lune est une hirondelle
Les vieux lecteurs aux yeux brûlés ne peuvent témoigner. Leurs phrases rares et énigmatiques sont à l’égal de leur démarche désarticulée.
Qui le lira ?
Le soleil n’est pas entré
Comment vivre au-delà des vies ? Comment cesser une lecture qui vous dévore, vous décharne tout en vous promettant la vie éternelle ? Que peuvent-ils dire les lecteurs du manuscrit ? Où est le récit de La Pierre de Vie ? De quelles pages s’agit-il ?
Le manuscrit est là. On sait le commencement mais la fin se dérobe.
Il y avait donc un homme qui cherchait. Vivant dans les caves, les sous-sols des maisons et bientôt, des autres vies. Sur son chemin, il se heurte à des pierres. Il continue. Les femmes se sont absentées de sa vie, elles n’aiment pas les cailloux ni le noir. Des putes, oui, certains soirs, pour tromper la mélancolie. Car les pierres rendent tristes et la vie de Balthazar Maorys, longue.
Il y avait donc un désert et un homme qui cherchait. Jusqu’au jour où. La Pierre de Vie est née devant ses yeux éblouis. Elle naît et le manuscrit meurt. Jusqu’au prochain lecteur.
Elle tient, main tendue
Des paravents troués
Une mélancolie profonde en son sein
Une rupture, une rose
Elle tient, adossée à la paroi, poing levé
Un cierge dans un bocal
Des orbes d’une blancheur d’os, qu’elle aurait chiés, me dit-elle,
évacués aux toilettes
Elle tient
L’horloge dans laquelle je glisse et je dérape
Je cours contre la montre
Contre le temps qui cogne
Je cours, je glisse contre la paroi
Pourtant
J’aurais volontiers baisé sa coiffure
Baisé la jambe de son pantalon kaki
Baisé le ciel de cendres qui nous laissait, là, abandonnés
Contre la paroi, elle m’avait dit :
« Ne me croyez pas, tout cela n’est pas vraiment vrai »
J’attendais le jour cependant
Contre la paroi, j’attendais
c’est-à dire la diable
Elle portait contre son sein un diamant imparfait
Pris d’une mélancolie profonde, j’avais baissé mon pantalon kaki
Je voulais lui montrer
La blancheur de mes os
Mon bocal
Ma bite et mes tripes
Contre la paroi, je voulais lui montrer
Comment glisser, glisser ensemble
Mon cierge dans son diable
Mes os dans sa blancheur
Ma tristesse ma tristesse
Contre la paroi, nous avions susurrés :
« Mais qui nous délivrera ? »
Contre la paroi, nous attendions le jour
La façon dont elle arc-boutait son corps en paravent me trouait littéralement
Pourtant pourtant
J’aurais volontiers baisé ses cheveux
Son poing tendu
Sa lame contre la paroi
« Ne me croyez pas, tout cela n’est pas vraiment vrai », disait-elle sans déclore ses lèvres tandis que je glissais glissais contre sa paroi sans points d’achoppement son diamant
imparfait au-dessus de mon pantalon kaki son bocal en dessous de mes os sa blancheur tout contre tout contre en attendant le jour en attendant en attendant
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