Nous tournions
J’avais brisé la glace, arraché la feuille d’Acanthe, creusé son tombeau pour la rejoindre
Nous tournions
Elle, susurrant, par ses cheveux, me semblait-il, « Mat, Mat, Mat » ; j’érigeais mon 22 contre sa vulve opalescente
Nous tournions, éblouis, acculés par le cercle ; son souffle ravi, ravivé par l’électrochoc particulaire, nous tournions, ses cheveux poussaient, mes mains s’agitaient ; échec et
mat, un zéro que j’étais, mon 22 contre sa vulve, toujours plus loin, nous tournions, le cercle, la spirale, le cercle, la spirale, toujours plus près du slash, toujours plus loin de ce que nous
avions perdu ; elle, ne parlant plus que par ses cheveux, par les microcosmes de sa peau éteinte, je l’entraînais, m’agrippais à ses cheveux, à sa lumière déclinante, aux faisceaux perdus de
ce que nous avions été ; le fou m’avait dit, « on ne s’embarque pas dans le cercle sans son 22 », que dalle, mon mat = mon 22 = la toucher, la raviver, l’encastrer, la sortir
de sous terre, rejoindre le cercle, quitter la spirale, partir ; oui, merde, partir.
Voilà, ce que j’avais pensé ; lui, me disait « Pauvre fou, pauvre Mat, pauvre con » derrière ses lèvres sans dents ; oui, pauvre con, c’est que j’aurai pu penser en cet
instant si j’avais pu penser, embarqué dans ce trou, accroché à elle, emmené dans le faisceau du cercle, toujours plus profond, toujours plus loin.
Elle m’avait dit, « ne me suis pas, je ne serai plus là pour toi, tu le croiras, mais ce ne sera plus toi et moi, je ne veux pas que tu me rallumes, faudra me laisser partir, le cercle
t’entraînera, on sera perdu. Errer, c’est pas pour nous. »
Je voudrai me souvenir, pourtant, de ses pieds dans l’eau, la première fois que nous nous sommes rencontrés. J’avais vu cette fille de dos qui trempait ses orteils comme s’il avait froid ou
quelque chose comme ça, alors qu’on vivait comme des vampires, fuyant la lumière, le soleil, le blanc du jour. La canicule avait rongé toute chance de trouver un peu de fraîcheur, jusqu’à son
souvenir même ; alors, ça m’avait fait drôle cette fille qui trempait ses pieds en fin de journée, dans une eau à quarante degrés comme si elle risquait une électrocution ou quelque chose
dans le genre. Je m’étais assis sur le parapet et j’avais attendu. De toute manière, j’avais rien à faire. Personne ne faisait plus rien. La ville s’était éteinte peu à peu. J’ai imaginé tous les
visages derrière ces cheveux qui cachaient tout, j’ai vu des formes, des yeux et, vraiment, je n’en revenais pas qu’elle mette dix ans à entrer dans cette eau. Quand elle s’est enfin retournée,
j’avais l’impression d’être la belle au bois dormant et d’avoir attendu cent ans. Elle m’a déçue pendant au moins dix, vingt, trente secondes, peut-être, c’était pas ce nez, c’était pas non plus
cette bouche et encore moins ce visage que j’attendais ; quelque chose de fuyant, des traits lisses que je trouvai quelconques, une peau blanche qui ne me touchait pas.
Et puis elle a rigolé.
Elle m’a regardé et elle a ricané. Voilà, c’est comme ça que je suis devenu un 22 comme dirait le fou. Et à partir de ce moment là, c’est comme si j’avais plus rien regretté. La canicule,
ça a été mon plus bel été. J’ai eu chaud, j’ai eu froid et je suis tombé amoureux.
On meurt vite maintenant ici mais j’ai jamais cru que ça pouvait être pour elle. Mise à part sa pâleur maladive, elle avait une santé du tonnerre, j’ai jamais aussi peu dormi qu’en vivant
avec elle. Elle était gaie, elle était triste, un vrai accordéon ; mais j’aimais tout d’elle. Alors quand ils l’ont isolée et que je n’ai plus pu l’approcher qu’à travers la vitre de la
chambre stérile, ma vie est devenue pénible. Puis insupportable. Quand elle est partie, j’ai pensé –c’est pas elle, c’est son clone, elle reviendra ; y’a erreur, y’a forcément erreur- Je
n’avais pas vraiment pu lui dire au revoir, interdiction formelle du ministère de la santé d’approcher les corps malades des hépatiques B+. Je me souviens de mes doigts contre la vitre, de son
corps blanc sous le drap, de ses yeux fermés, de ses cheveux bruns, lissés le long de son buste, de cette douleur insupportable devant ce corps que j’aimais et qui ne bougeais plus. J’aurai voulu
tendre mes lèvres contre son visage, lui parler, la toucher ; j’aurai voulu poser près d’elle la statuette pourrie qu’on avait faite ensemble et qu’on adorait pourtant. J’aurai voulu.
Que ce ne soit pas vrai.
Depuis le décret 3222, les autorités jetaient dans la spirale les corps morts des hépatiques et sidéens. On avait cependant droit auparavant à une sympathique cérémonie funéraire de trois
minutes vingt deux secondes. Fallait être organisé, rapide, « opérationnel », parce que, voyez-vous faut pas laisser le temps aux effluves de remonter et nous
« contaminer ». Et puis, ça n’empêchait pas les employés des pompes funèbres de faire des heures supp et d’augmenter ainsi leur pouvoir d’achat. Enfin, en tout cas, c’est ce
qu’ils disaient dans les spots pro gouvernementaux que les écrans de la ville nous déversaient à longueur de journée. Faut pas être faignant. Faut pas pleurer. Un mort, c’est mort. Faut pas se
laisser contaminer. Le risque zéro, voilà un truc super bandant. La spirale accueille tous les reclus, tous les virus, elle s’ouvre et te happe. Une vulve format XXXL. Voilà comment je me suis
embarqué dans ce bordel. Bizarrement, je l’ai trouvée très vite. Faut dire que le fou m’avait équipé mieux qu’un voyage interstellaire. Faut dire aussi que j’étais sacrément motivé. On avait une
chance sur mille de s’en sortir mais la retrouver, la toucher enfin, c’était tout ce que je désirais.
Elle avait l’air de dormir, « un ange », j’ai pensé. Pour un peu, je l’aurai entendue gloussée, « jamais à court de clichés le Mat ». Depuis que j’étais devenu un 22,
quelque part, mes couilles s’étaient un peu émoussées.
Le seul truc qui avait vraiment changé, c’était ses cheveux ; ils avaient tellement poussés que j’aurai pu marcher dessus. Je veux dire, s’il avait été possible de marcher dans le
cercle. Je l’ai ranimée. Je savais bien que ce n’était pas vraiment elle, je savais bien que ce n’était pas ce qu’elle aurait désiré. Mais voilà, je préfère une réplique à rien. Les pores de sa
peau, tellement serrés, tellement serrés, on aurait dit une statue du musée Grévin. Elle sourit, elle dit –Mat-, elle dit –emmène moi- mais c’est le cercle qui nous entraîne dans sa spirale. Sa
vulve brille, je n’ai que mon 22 pour la retenir. Ça tourne, ça vrille. Toi, toi, toi ; je m’agrippe à ses cheveux, elle me retient ; je suis le bateau, elle est la voile. On pourrait
être au bord de l’eau et se baigner mais c’est le cercle qui nous projette.
Au bord, tout au bord.
De ce que nous étions.