Ateliers d'écriture: textes, animations, événements, publications
Je ne sais que faire de ce quinquagénaire dégingandé à la tempe grisonnante, divorcé, père de jumeaux, chercheur au CNRS en physique quantique et, de surplus, bien dans sa peau. Je ne vois pas très bien dans quelle situation je pourrais l’installer pour écrire cette satanée nouvelle. Est-ce que je le retrouve à l’université de Montpellier où il travaille, ou dans sa vieille maison retapée de Sommières ou, ce qui est tout à fait possible, chez un de ses nombreux amis ?
J’ai besoin d’un lieu. D’un lieu qui soit en même temps un non-lieu. Comme par exemple le train. Oui , c’est ça, le train .
Le voilà dans le train. Je le suis. Est-ce qu’il est seul ? Oui. On dirait qu’il serait seul. Et même qu’en fait il a pris le train pour être seul. Pour s’éloigner. S’éloigner de qui , de quoi ? S’éloigner, c’est tout. Le reste n’a pas d’importance .
« - Monsieur Bismuth, si je ne me trompe ?!
- Oui ?
- J’ai fait un stage chez vous il y a quelques années et voyez-vous j’en ai gardé un excellent souvenir. Et puisque l’occasion m’en est donnée, je vous le dis avec plaisir avant de descendre, puisque c’est là que je descends. Ravi de vous avoir aperçu. Au revoir Monsieur Bismuth.
- Alain, Alain Bismuth ! Adieu Monsieur ! »
Bon, ça y est, c’est fait, le personnage est en place. Et alors ?
Alors il regarde autour de lui. Rien d’intéressant. Par la fenêtre. Du monde. Beaucoup de monde. Des sacs . Des gros sacs. Beaucoup de gros sacs à dos. Et des skis. Beaucoup de skis. J’avais oublié qu’aujourd’hui est le jour du départ des vacances de février pour la zone A. Je rectifie : il va descendre au prochain arrêt . C’est Valence. Je ne connais pas. Lui non plus .
Valence chef-lieu du département de la Drôme sur le Rhône ; 64 260hab .Centre commercial ( fruits et primeurs de la vallée du Rhône )Industries. Evêché. Cathédrale romane du XIème et XIIème s . (restaurée au XVIIème) valentinois –oise. Dictionnaire Hachette 2004
La journée est froide et ensoleillée. Il prend un café puis un bus. Il trouve une librairie .
Il y entre. Je l’attends dehors. Je n’ai pas envie de m’éparpiller, de rencontrer d’autres fictions bien ficelées dans lesquelles il se passe quelquechose. Quand il ressort, il a les bras chargés de livres et il a l’air de savoir où il va. Il trouve un hôtel. L’hôtel mignon, c’est son nom. Et là il y reste trois jours sans que je ne le revoie. J’ai besoin de réfléchir, de creuser mon imagination, de trouver une intrigue. Je tourne en rond et finalement de le voir réapparaître, me soulage .
Il a l’air reposé. Pas moi. Il va à la gare. Il prend un billet pour Montpellier. Moi aussi. Le train est en gare. Il monte. Moi aussi. C’est nul ! Un aller-retour et quoi ? Rien ! Je fulmine. Le train démarre. Par la fenêtre. Mais c’est lui ! Sur le quai de la gare. Il me sourit. Ses lèvres me disent « adieu ». Il me tire la réverance tandis que le train s’éloigne .