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Les roms s’en sont pris à lui, paraît-il parce qu’il avait chipé de la nourriture et puis ça faisait hurler les autres chiens. Rollo, il avait pas besoin d’aller voler ailleurs parce que je le nourrissais bien. Sûr qu’il mangeait plus souvent que moi. Et mieux aussi.
Les roms, ils ont jamais aimé Rollo. Il a dû avoir peur pour traverser le carrefour comme il l’a fait. Sûr qu’ils ont pas dû y aller de main morte avec lui. Ce qui me fout en rogne, c’était que j’étais pas là pour le défendre. Les roms, ils m’impressionnent pas. Ils peuvent dégoiser autant qu’ils veulent, c’est pas eux qui m’impressionnent.
N’empêche, je sais pas ce qui lui prenait à Rollo d’aller traîner par là. Fallait toujours qu’il aille fourrer son nez.
J’ai pensé que c’était bien de l’enterrer dans le terrain vague. Le terrain vague, on y vient souvent, pour la picole. Et pour dormir aussi. On sort le réchaud. On est tranquille, y a que de la friche. Et puis c’est pratique pour les bières parce que Ed, c’est pas loin. Sans compter le centre de consultation, au cas où y en ait un qui se fasse un coma, ça serait pas la première ni la dernière.
Le téléphone arabe, il a bien fonctionné parce qu’ils sont tous venus. Même le chiasseux est là et aussi Jojo. Personne l’a revu depuis l’hiver dernier parce qu’il s’est mis en colle avec une nana de La Rochelle. D’après ce que j’en sais, ça a pas vraiment marché, ils passaient leur temps à se cogner dessus. Sûr que nous, on n’a pas besoin de ces foutus portables que les autres, ils en sont presque à se torcher le cul avec.
Dans la bande, y en a un sacré paquet à avoir un clébard. C’est tous que des bâtards mais ils comptent plus que nous. Rollo, c’était le meilleur. Rollo, il avait plus d’importance que n’importe qui au monde sur cette putain de terre. Et maintenant, il est parti.
Y a des arbres au milieu du terrain vague. Ils sont pas très hauts mais ils sont touffus et ça forme comme un cercle protégé des regards. C’est là qu’on a enterré Rollo. On a creusé dans la terre. J’avais demandé une pelle au gardien du parc. Il nous connaît et il nous emmerde pas. On discute ensemble des fois et ça fait passer le temps. Je lui ai dit que c’était pour Rollo et il a pas fait d’histoire. Il a été chercher la pelle dans la cabane où il met les outils. Quand il est revenu, il m’a dit que ça lui faisait de la peine que Rollo soit parti. Tout le monde aimait Rollo.
Jean-Mi a fabriqué une croix avec des bouts de ferraille. Jean-Mi, avant, c’était le roi de la soudure. Il fabriquait des gabarits. Un gabarit, c’est une forme qui sert à faire d’autres formes. Par exemple, pour faire une coque de bateau, il faut un gabarit de coque de bateau sinon on n’y arrive pas. C’est ça qu’il faisait Jean-Mi.
On s’est tous rassemblés autour du trou. Y en avait un qui avait amené sa guitare. Un pote à Momo, qu’il a dit après. Il a commencé à pincer les cordes et les autres ont chanté.
Après, ils ont sorti les bouteilles et on a commencé à jeter de la terre sur le corps de Rollo. Je l’avais enveloppé dans une veste à moi, la grise, en laine, parce que c’est celle-là qu’il préférait et j’ai eu peur qu’il ait froid. Rollo, c’est mon pote de galère. Il a toujours été là. Je sais pas ce que je vais faire sans lui. La chienne de Mathurin, ça fait un moment qu’elle est grosse. Mathurin, il m’a déjà proposé de m’en mettre un de côté mais moi, je veux pas, ça m’intéresse pas un autre chien.
Quand j’étais gosse, j’en ai eu un de chien. Un retriever. Il était perdu et les vieux l’ont recueilli mais il était rongé par la vermine, une sale maladie. Il bougeait presque plus à la fin. On a dû le piquer. J’ai pas voulu pleurer devant personne, ce jour-là et puis, je crois bien que j’en voulais à la terre entière. Quand j’ai vu Rollo, il était pas plus gros que ma main, je me suis tout de suite dit qu’on serait copains.
La queue, elle dépasse un peu, alors on a remis de la terre. Quand tout a été recouvert, Jean-Mi, il a planté sa croix et j’ai aplani autour pour que ça soit bien propre. J’ai pas dit de prière parce que je suis pas doué pour les prières mais Mathurin, il a parlé de Rollo comme d’un frère et c’était vraiment bien.
Leïla a débarqué avec des copines qui crèchent au foyer de la Maladrerie et d’autres sont allés chercher des bières. On a remis ça et les filles ont commencé à se désaper et à danser parce que le pote à Momo en connaissait un rayon avec sa guitare. Mathurin a dégotté un bout de tuyau en plastique et il a tapé dessus et ça donnait du rythme mais moi, je pensais tellement à Rollo que ça me mettait en boule ce bazar.
Jojo, il est venu discuter un moment avec moi . je l’ai vite gonflé parce qu’il s’est levé et qu’il a commencé à faire du gringue à Leïla. Elle a pas froid aux yeux Leïla. Elle s’est fait à peu près tout ce qui bouge dans la bande et elle picole comme un mec. Je sais même pas l’âge qu’elle peut avoir mais tout le monde s’en fout parce que ce qui compte, c’est de continuer à fourrer sa queue quelque part. Avec la vie qu’on mène, baiser, c’est encore la seule chose qu’on peut faire. Encore qu’il faut pas être regardant sur les conditions. Leïla, elle est peut-être pas propre mais elle baise d’enfer et c’est tout ce qu’on demande. Même bourrée, elle baise d’enfer.
Jean-Mi m’a tendu le pétard. Y avait quelqu’un qui avait réussi à rouler un truc à peu correct et je suis allé dégueuler dans les arbres, pas très loin de là où est enterré Rollo. J’ai les yeux secs mais putain, tout le reste, c’est que de la flotte. Je pleure de l’intérieur, c’est ça qui se passe, je pleure de l’intérieur. Mon pauvre Rollo. Il méritait pas ça.
Les chiens, ils se sont mis à l’écart et y en a un qui gémit de temps en temps ou qui dresse les oreilles comme si il entendait quelque chose que nous on peut pas entendre. Sûr qu’ils savent pour Rollo parce que y a pas plus intelligent qu’un clébard même si y a encore des connards pour dire le contraire. Rollo, j’avais pas besoin de lui parler, il comprenait tout. il lisait dans mon cœur. C’est pas comme avec les autres où faut toujours s’abaisser pour avoir quelque chose, faut se mettre à genoux. Moi je dis que c’est pas de la dignité de faire ça.
Les gonzesses, c’est pareil, ça fait du chichi pour un rien, et tu m’as pas fait ci et tu m’as pas fait ça, c’est toujours en train de réclamer. Rollo, il avait juste besoin d’être avec moi.
Ils sont partis à quatre chercher des bières. Pas les mêmes parce que sinon les caissières, elles veulent pas nous servir. Elles ont des instructions pour ça alors on y va chacun notre tour. Je m’en suis avalé deux mais j’arrive pas à chasser le goût du vomi dans ma bouche. Y en a qu’avaient amené du caldos et du pâté, des trucs dégueulasses qu’on nous refile à la sortie des magasins ou qu’on ramasse dans les poubelles. On a l’habitude. Et puis, quand tu fais la cloche, tu choisis pas la qualité, t’as intérêt à avoir l’estomac solide, c’est tout.
Ça c’est mis à gerber un peu partout parce qu’on commençait tous à en avoir un sacré coup dans l’aile, même Jean-Mi. D’habitude, il est pas comme ça, Jean-Mi. D’habitude, c’est le seul à tenir la distance. Faut dire qu’il a ce qu’il faut niveau masse musculaire. Moi, à côté, je fais pas le poids. Jean-Mi, il m’a aidé plein de fois. J’étais même plus capable de me relever de ma merde, que même Rollo, il y arrivait pas, mais Jean-Mi, il était là et il m’a remis debout et il m’a rien dit, il m’a juste remis debout et il a nettoyé la merde que j’avais dans les yeux. Il a fait cinq ans de taule, Jean-Mi. Pour spoliation de propriété qu’il dit, et j’en sais pas plus et je veux pas en savoir plus parce que ce qui compte, c’est qu’il s’en soit sorti. Les gens de la rue, ils aiment pas parler du passé, pour ce que ça sert de remuer la merde quand c’est ce que tu vis tous les jours.
Jojo et Leïla sont sortis des fourrés et Leïla a pris une canette et elle y est retournée mais cette fois, c’était le tour de Mathurin et je me sens vraiment pas dans mon assiette. J’ai une sorte de pointe dans le cœur et putain ça veut pas s’en aller. J’ai toujours l’impression que Rollo va débouler d’un moment à l’autre, il va me lécher les oreilles comme il fait d’habitude et je vais lui dire que c’est un brave chien. Je sais pas comment je vais faire maintenant que j’ai plus Rollo.
Le terrain vague, c’est comme si il s’était mis à flotter. Une grande cape noire qui claque au vent. Je me rappelle quand j’étais môme. Les bruits de la piscine, ça m’éclabousse, alors je me mets la tête sous l’eau et tout est déformé. Les clapotis. Au ralenti. Brave chien, Rollo. Gentil, gentil. Viens, Rollo. Viens mon chien. On va partir tous les deux. On va quitter le terrain vague, hein mon Rollo…
J’ai senti sa truffe froide dans mon cou et l’herbe.
L’étoile du berger a scintillé.
La cape est descendu sur moi.
J’ai fermé les yeux.